Quotidien géopolitique de Luc Michel: la politique de Valérie Giscard d’Estaing en Afrique

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LUC MICHEL

Quotidien géopolitique

 

« Sous Valéry Giscard d’Estaing, une relation avec l’Afrique marquée par un fort interventionnisme », commentait ce jour la TV d’Etat France24. C’est pour le moins un euphémisme.

La Francafrique de Giscard alliée à Washington et à l’otan

Giscard a été à la fois le premier président pro-américain de la Ve République (de Gaulle disait de lui et siens que c’était « le parti américain » !) et le président de la Seconde Françafrique, celle qui fait alliance avec Washington et fait de la France « le gendarme », puis le « Shérif de l’Afrique ». Bras armé du Bloc occidental en Afrique, cette alliance se maintiendra de 1975 à la fin 2019. La première Francafrique, celle de Foccart et de Gaulle était anti-américaine et a mené les guerres de sécession du Katanga (1962) et du Biaffra (1967) contre les anglo-saxons (en 1975 Foccart est écarté par Giscard et crée, avec ses barbouzes, le service de sécurité privé de Elf).

 De la France « gendarme de l’Afrique » à la France « sherif de l’afrique »

L’Alliance nouée par Giscard en 1975 survivra à la fin de la Guerre froide et même à la recolonisation de l’Afrique par les Usa à partir de 2007-2008).

Mais l’arrière-plan géopolitique des Françafrique a profondément changé depuis 2007-2008, ayant été des tournants géopolitiques en Afrique … Beaucoup de panafricanistes ont une vision du passé, un logiciel bloqué il y a 10, 20 ou 50 ans. La haine justifiée de la Françafrique leur occulte la réalité de La RECOLONISATION DE L’AFRIQUE PAR LES USA. Le retour de la France dans l’OTAN organisé par Sarkozy en 2007, la création de l’AFRICOM, le commandement unifié de l’US Army pour l’Afrique, par Bush II et Obama en 2007-2008, sont les marques de naissance d’une nouvelle donne géopolitique en Afrique.

En 2016, sur la base française de Djibouti, le général Mattis, premier chef du Pentagone de Trump, salue en Paris « le nouveau Shérif de l’Afrique ». Et Nicky Haly, première ambassadrice de Trump à l’ONU, intervient dans le premier dossier international de son administration à l’ONU. Elle empêche les africains du G5 SAHEL d’obtenir un mandat africain du Conseil de Sécurité. Et fait donner ce mandat à Paris et à Berlin. Le G5 SAHEL passe sous contrôle politico-militaire des Français.

Comme dans l’OTAN, la collaboration militaire et politique franco-américaine se double alors d’une « CONTRADICTION INTERNE » (caractéristique du Bloc américano-occidental) : l’allié militaire français est aussi le concurrent économique des USA, qu’il faut évincer des marchés africains (Alliés politico-militaires dans l’OTAN, les pays de l’UE sont opposés aux USA depuis les Années ’80 par la guerre économique USA vs UE et la guerre financière Dollar vs Euro). Autrement dit Paris tire les marrons du feu pour Washington en Afrique ! Mais Paris et ses multinationales, comme Total (ex Elf) pilier de la Françafrique depuis les Années 1960, a aussi son propre agenda, en particulier économique.

Lors du « sommet USA-African Leaders » de Washington début août 2014, Obama avait annoncé une vague de changements de régime sur le continent, par les méthodes habituelles des USA (révolutions de couleur ou soi-disant « printemps arabe » -sic-, cloné en « printemps africain » -resic-). De nombreux pays ont ensuite été secoués par les vents mauvais de ce « printemps africain » venu de Washington. De 15 à 20 pays sont concernés dès 2014. Notamment Le Brurundi, où la révolution de couleur a échoué et a fait place au terrorisme. La RDC qui est la cible principale (le « pivot géopolitique » de l’Afrique) et le Cameroun (qui est le pivot du Golfe de Guinée), où des scénarios de révolution de couleur rampantes sont en cours.

Depuis 2013, d’anciennes puissances coloniales sont de retour en Afrique aux côtés des USA et concurrencent Paris : l’Allemagne (avec sa Bundeswehr et ses fondations) ou l’Italie (soi-disant « anti-système » avec Salvini, mais en réalié pro Trump et pro OTAN). Habilement, jouant sur les nostalgies coloniales et géopolitiques, Washington met les uns en concurrence contre les autres, en particulier contre la Françafrique sur le déclin.

La rupture commence en Libye

C’est la rivalité entre Ankara et Paris (tous deux membres de l’OTAN) en Libye qui a conduit à la rupture de la vieille alliance. Face au duo américano-turc en libye, salué ces 8 juin et 14 juillet 2020 par Trump (qui a changé sa position sur le dossier en faveur d’Ankara) et Erdogan, la France est la grande perdante. Après la « guerre perdue au Sahel contre les djihadistes » (voir le livre fondamental de Marc-Antoine Pérouse de Montclos), une seconde guerre perdue par Paris en Libye !

Les Turcs sont parfaitement en Libye (comme en Syrie et au Caucase) à assurer les objectifs américains. Trump a déclaré à Erdogan qu’en Libye, ils « marchaient main dans la main » et en fait, ils ont trahi la France, ce qui constitue un grand échec pour la France. Il y a aussi une alliance entre l’Italie et la Turquie et la Turquie est au sein du jeu européen mais Paris est le grand perdant de ce jeu. Ce jeu stratégique qu’il y a là, est totalement au profit des USA, quelque soit l’issue de la crise. Ou les revirements de la Présidence Biden.

La Turquie en cet été 2020 est une puissance globale en expansion, de la Mer de Crète à la Mer rouge et de Tripoli à Bakou, en passant par l’Afrique noire (au Niger notamment). Ce rôle géopolitique est possible parce qu’il a été soutenu par Washington et qu’il a servi l’agenda américain du moment. Il y a des cycles géopolitiques. En 2007-2008, un cycle géopolitique s’est ouvert en Afrique : la Recolonisation de l’Afrique par les USA, sous prétexte du soi-disant « Printemps africain », qui est devenu la menace principale en Afrique. Paris et la Françafrique étant devenues dans cet agenda géopolitique les auxilliaires militaires de l’AFRICOM (la nouvelle « infanterie sénégalaise du Pentagone »), « le nouveau shérif de l’Afrique » comme l’a dit le Général US Mattis, chef du Pentagone sous Trump, en avril 2017 sur la base française de Djibouti. Ce cycle s’accompagnait d’un Axe géostratégique Washington-Paris au sein de l’OTAN, en Europe, en Méditerranée et au Proche-orient …

En ces mois de juin et juillet 2020, ce cycle s’est terminé et a fait place à un Axe géostratégique Washington-Ankara au sein de l’Otan et en Afrique. La Turquie est aujourd’hui présente en Syrie, en Irak, en Libye, en Mer de Crète, au Golfe de Syrte, en Azerbaïdjan, en Mer rouge, au Yemen, en Somalie, au Niger. Partout Erdogan sert l’agenda américain. En particulier en Méditerranée et en Libye, les conversation Trump-Erdogan des 8 juin et 14 juillet 2020, les déclarations du State Department du 15 juillet et les critiques anti-françaises de l’Atlantic Council de ces derniers jours révèlent ce soutien américain à la Turquie, « qui marchent main dans la main » (3) … »

Washington contre paris dans le brexit et en cédéao

Parallèlement, Washington et Londres, séquelle du Brexit, empêchent Paris de prendre le contrôle de la CEDEAO (2). Le prolongement du Brexit … en Afrique a conduit à une confrontation majeure entre Londres et Paris pour le contrôle géopolitique de la CEDEAO. Comment la rivalité liée au Brexit entre Paris (dont l’agent est Ouattara) et Londres (dont le champion est Buhari le Nigérian) a conduit au choc entre le Commonwealth et l’impérialisme anglo-saxon et la Françafrique 2.0, autour de l’Eco et Franc CFA, Trump soutenant Londres.

La crise profonde qui fracture l’OTAN, crise triple :

– crise entre Paris et Ankara sur la Libye et en Méditerranée,

– crise de confiance entre Trump et Macron, le président UA ayant trahi son allié français au Sahel, en Libye (deux guerres perdues par Paris), mais aussi en Méditerranée et dans le Golfe persique.

– crise autour du Brexit et de sa séquelle africaine en CEDEAO.

Voici Macron, le président le plus pro-américain de l’Histoire (et le choix d’un scénario politique des réseaux américains en France) placé devant les mêmes réflexions que le général de Gaulle, dont l’anti-américanisme était viscéral, en son temps …

 Giscard et l’Afrique

Quand il était au pouvoir, le président français Valéry Giscard d’Estaing s’est beaucoup tourné vers l’Afrique, malgré l’affaire des diamants de Bokassa, qui a entaché son septennat et entravé sa réélection. Pendant son septennat, Valéry Giscard d’Estaing, mort mercredi à l’âge de 94 ans, a mené « une politique interventionniste en Afrique » (dixit France24), de l’affaire des diamants de Bokassa à la bataille de Kolwezi, qui ont marqué la politique de l’ancien président en Afrique : « le chef d’État a lancé beaucoup d’opérations armées sur ce continent », qu’il considérait comme « un domaine privilégié du président ». Mauritanie, Tchad, Centrafrique, Zaïre… Pendant son septennat, qui a duré de 1974 à 1981, Valéry Giscard d’Estaing a mené une politique interventionniste en Afrique, comme en témoigne la bataille de Kolwezi, au Zaïre (ancienne République démocratique du Congo).

Sur fond de guerre froide :

La dictature de Mobutu, point central de la politique française en Afrique

Les colonies belges étaient situées dans la Région des Grands-Lacs, l’Etat du Congo de Léopold II, devenu le « Congo belge ». Mais aussi après 1918, le Rwanda-Urundi, ex colonie allemande du Tanganyka, dont Bruxelles reçoit le mandat colonial. En 1960-62, Congo, puis Rwanda et Burundi accédent à l’indépendance Et intéressent directement Foccart, le M.Afrique de de Gaulle. Etat-continent au cœur de l’Afrique, des rives de l’Atlantique aux Grands-Lacs, l’ex Congo belge est dès 1960 « le point de fixation de la Guerre froide ». « L’ancienne colonie belge, prise dans la spirale de la guerre civile entre 1960 et 1965, a été en réalité le premier théâtre africain de la Guerre froide ». Le Congo ne cessera depuis d’être un enjeu majeur pour les puissances occidentales, l’impérialisme américain (qui imposera son agent Mobutu au pouvoir pour une longue dictature) et la Françafrique de de Gaulle et Focart. Le Rwanda et le Burundi deviennent alors des cibles de Paris pour déstabiliser le Congo.

L’annexion des ex-colonies belges au « pré-carré français », avec la définition du Congo comme le « pivot géopolitique » de l’Afrique noire (assortie de celle du Cameroun comme le « pivot géopolitique de l’Afrique de l’Ouest. Paris mène une sale guerre coloniale, qualifiée par les historiens de « petite guerre d’Algérie », au Cameroun de 1955 à 1971. Et c’est au Cameroun en 1958-62 que sont mis en place les mécanismes néocoloniaux de la Françafrique) sont qualifiées de « Thèses de Foccart ». Foccart fixe au « Congo-Kinshasa une place centrale, une place d’équilibre géopolitique, en Afrique francophone ». La Géopolitique définit aussi le Congo comme « le pivot de l’Afrique centrale et australe ». Qui déstabilise le Congo déstabilise toute l’Afrique. Qui contrôle le Congo domine le continent …

La géopolitique de Foccart, deus ex machina de la France en Afrique (avec ses réseaux et ses « barbouzes », marqua la Françafrique de Giscard, comme elle marque encore aujourd’hui la Géopolitique des stratèges américains, qui rêvent depuis le « Sommet USA-African Leaders » d’Août 2014 à Washington de conquérir la RDC et d’y imposer un régime fantoche compradore. La prise du Burundi étant un « domino » dont la chute fera tomber le Congo. Et voilà pourquoi Paris et Le Drian, M. Afrique de Hollande et successeur de Foccart, s’ingèrent soixante ans après lui au Burundi … »

La légion saute sur kolwezi en 1978 … pour sauver le soldat Mobutu

Kolwezi, Cette ville minière du Katanga « avait été prise par des rebelles (…) Dans cette ville, il y avait beaucoup de ressortissants européens, notamment des Français et des Belges. Le président Mobutu demande de l’aide en disant que ces rebelles sont pro-soviétiques. Il y a eu des massacres dans cette ville : 700 civils tués dont une centaine d’Européens. C’est à ce moment-là que Valéry Giscard d’Estaing lance le raid sur Kolwezi. 400 parachistes de la Légion étrangère réussissent à prendre la ville en 24 heures ».

L’affaire des diamants de Bokassa

La Centrafrique de Bokassa, ex sous-officier de l’Armée française, jouait dans la Guerre froide le même rôle que Mobutu. Valéry Giscard d’Estaing se déclarait « ami et membre de la famille » de Bokassa. À cette époque, la France a fourni au régime de son ancienne colonie un soutien financier et militaire. En échange, Bokassa emmenait fréquemment Giscard en voyage de chasse en Afrique centrale et approvisionnait la France en uranium, qui était vital pour le programme français d’énergie nucléaire et d’armes à l’époque de la guerre froide.

Le passage de Valéry Giscard d’Estaing au pouvoir a aussi été marqué par un épisode peu reluisant : l’affaire des diamants de Bokassa. « En 1973, le président centrafricain Jean-Bedel Bokassa, offre des diamants à Valéry Giscard d’Estaing, qui est alors ministre des Finances (…) En septembre 1979, Bokassa est renversé avec l’aide de la France de Giscard. Un mois plus tard, le Canard enchaîné révèle l’affaire des diamants. C’est vraiment l’affaire qui a empoisonné son septennat. Ce scandale aurait précipité la défaite de Valéry Giscard d’Estaing face à François Mitterrand en 1981 ».

Bokassa pensait être l’ami de Giscard. En 1978, il est renversé par l’armée française, qui est aéroportée de nuit à Bangui. « L’opération Caban » a commencé le soir du 20 septembre 1979 et s’est terminée tôt le lendemain matin comme la première phase du renversement de Bokassa. Un commando sous couverture de l’agence de renseignement française SDECE, rejoint par le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine (le cœur de l’Armée française en Afrique), et a sécurisé l’aéroport international de Bangui M’Poko avec peu de résistance. À l’arrivée de deux autres avions de transport militaire français contenant plus de 300 soldats français, un message a ensuite été envoyé pour déclencher la deuxième phase connue sous le nom « d’opération Barracuda » pour le faire entrer avec ses hélicoptères et ses avions. Ces avions ont décollé de l’aéroport militaire de N’Djamena au Tchad voisin pour occuper la capitale dans le cadre d’une intervention de sécurisation de la paix (sic). Le président Dacko, dictateur dans les Années ’60, est remis au pouvoir pour deux ans. Avant une peu reluisante aventure de Giscard avec Mme Bokassa a sali sa réputation.

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